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Balzac : pauvre, endetté, accessoirement mort, aujourd'hui vendu à des milliers de lycéens. Vendu  comme un personnage romanesque, un mythe de l'écrivain qui croupit dans sa caverne (plus communément appelée "maison", ou "taudis" ou "appartement"), dont le prestige et l'heure de gloire n'ont été que tardifs et posthumes (mais quel génie incompris!). Baudelaire, artiste révolté, fumeur d’Opium et consommateur de filles de joies à ses heures perdues, mort jeune, sans le sous, désavoué par des générations entières.

Ah l'écriture ! C'est beau. C'est tellement fantastique d'être écrivain !

Non sérieusement, vous y croyez?

Peu d'auteurs vivent de leurs plumes, et pour cause : aujourd'hui plus que jamais, on a ôté toute la magie aux livres. "Que nenni!" me direz-vous (et peut-être que certains d'entre vous voudront même me faire périr au bûcher). Peut-être que par provocation, je l'avoue, je tranche sec mon propos (un peu comme du saucisson). D'un autre côté, votre avis changera peut-être au fil de mon argumentaire. Reprenons tout depuis le début, je vous prie.

Je vais développer ma réflexion en trois points : d'abord je parlerai de la genèse d'un livre, et de sa création, bref, de l'auteur. Ensuite, j'aborderai les maisons d'éditions, et enfin, ce qui nous reste entre les mains (ou dans la tête) : l'écrit.

Il est évident que mon propos est personnel, subjectif, entièrement basé sur mon vécu et mes connaissances. Je m'excuse d'avance pour les nombreuses blagues dignes de figurer sur le dos d'un emballage carambar. Bien entendu, le style est volontairement oralisé, provocateur, et n'a pour but d'offenser personne, mais simplement de mettre à distance ma pensée grâce à un peu d'humour pour vous faire vous-même prendre du recul (mais vous l'aurez compris).

I- L'auteur

L'auteur, du latin actor, est celui qui fait croître, augmenter. Les spécialistes ne sont pas d'accord sur cette étymologie, mais je pense personnellement qu'auteur est bien construit sur cet étymon-ci. Et déjà nous touchons le fond…du problème : même les scientifiques ne savent pas sur quel mot est construit « auteur ». Imaginez, des centaines de colloques, des personnes se déchirant, dans le seul et unique but de prouver par A+B qu’ils ont raison ! Personne ne demande aux auteurs ce qui leur plairait…Et c’est bien dommage. Parce qu’au final, quand on ne connaît pas la Vérité, on peut toujours créer un mythe autour et lui donner du sens, pas vrai ? Après tout, c’est ce que faisaient les Grecs, pour qui le mythos (le mythe) permettait de pallier au logos (la parole, la logique) lorsque celui-ci ne leur permettaient pas d’atteindre la Vérité (pour ceux qui y croyaient, bien sûr). Malheureusement, une grande partie de la communauté scientifique actuelle peine à approuver la créativité comme mode de véracité, alors qu’elle sur-analyse la création. Paradoxal, n’est-ce pas ? On s’interroge sur la notion d’auteur, sur ses origines, mais l’on réfute l’idée même d’en devenir un soi-même, alors qu’au final, on pond des articles sur des auteurs mythiques, et des mythes autour des auteurs, en prétendant participer de façon objective à l'édifice de la Science.

Un savant, Compagnon, a développé toute une théorie selon laquelle l'auteur, ce "génie", est en fait celui qui sait renouveler le "genre" (poésie, roman, épopée, tout ça, tout ça). Un autre problème demeure la définition du « génisme » (oui j’invente un terme, et alors ?). Les génies, ou les personnes à haut potentiel, ou surdoués, ou zèbres (ou tout autre étiquette qui vous conviendra) ne savent pas penser comme vous, ô commun des mortels. Ils sont telleeeeeement intelligents qu’ils sont capables de renouveler un genre Littéraire. Si je vous apprenais que certains d’entre eux mettent leurs chaussettes à l’envers et ne savent lasser leurs chaussures, ça vous permettrait de vous sentir mieux ? Einstein n'a pas pu parler avant ses six ans, et il était profondément dyslexique. En fait, certaines parties de leur cerveau sont connectées, tandis qu’elles ne sont pas effectives chez vous. Et inversement. Les génies ne sont pas plus doués que vous, ils utilisent leur cerveau autrement. Idem pour les auteurs atteints de troubles de l’humeur (bipolarité, dépression), trouble de la personnalité (paranoïa, bordeline, etc.), troubles psychotiques (schizophrénies et dérivées). Le génie, n’est donc pas si génial, d’autant plus qu’il est à présent considéré comme handicapé. Eh ouais.

Du coup, lorsque les théoriciens se demandent comment un auteur crée et pourquoi untel est un génie, en fait, ils se posent une fausse question à laquelle les neuro-sciences ont déjà en partie esquissé une réponse. Lorsqu'un théoricien se demande pourquoi l'auteur est original, et qu'il vous débite une flopée de raisons grammaticales et stylistiques, au cours de laquelle il explique que la forme est révélatrice du fond, là encore, il se trompe. Un texte contient en lui-même le fonctionnement cognitif de son auteur. Par exemple, si vous étudiez un écrivain bipolaire (comme Baudelaire) vous remarquerez que ces textes alternent entre mélancolie profonde et euphorie extatique, soit, le propre de la bipolarité. Vous pouvez coller le jargon littéraire que vous désirez derrière, les textes de Baudelaire sont représentatifs de sa pathologie, raison pour laquelle ses textes sont géniaux. Après, vous irez me reprocher que je réduis les textes et les auteurs à leurs pathologies, je vous connaîs. Sauf que non, selon moi, c'est aux théoriciens de prendre en considération que leurs théories littéraires pourraient trouver un échos fort intéressant chez les neuro-sciences. Pour cela, il faudrait que les théoriciens acceptent de sortir de leur champ de pure littérarité pour approfondir ce à quoi servait il y a fort longtemps les études en Littérature et Sciences Humaines : étudier l'humain.

Bref. Dans votre tête, un auteur, c’est quoi ? Un pecno qui fait des fautes de syntaxe en les faisant passer pour des effets de style, vous dîtes-vous depuis votre première étude de texte. Vous savez, cette première étude de texte, -qui vous a certainement traumatisé(e)- en seconde ou première, durant laquelle vous vous êtes demandé : "Mais où mon prof de français est allé chercher tout ça?".

Et voilà, troisième problème. 

Je m'explique :

La Littérature revêt deux aspects principaux dans l'inconscient collectif commun (j'aime utiliser ce terme, j'ai tellement l'impression d'être intelligente après ça) : celui de l'incompréhension car jugée souvent (et à tort) trop élitiste, et celui de l'hédonisme (autre terme « hype » qui désigne une philosophie dans laquelle le sujet pensant aime kiffer sa life au point de ne vivre que pour la kiffer) car jugée souvent (et à tort) trop fantaisiste. Ce sont les deux opinions communes (ce qu'on appelle dans cette religion "la doxa") contre laquelle nous, amoureux des livres, devons nous battre.

D'une part, il y a eu de nombreux écrivains qui ont voulu combattre le langage soutenu, les trames narratives incompréhensibles, et autres dérives qui rendent la Littérature inaccessible au commun des mortels que nous sommes. Ils ont voulu affirmer qu'il y avait plus puissants que la syntaxe et la grammaire, comme par exemple, les mots eux-mêmes. Vous ne m'en voudrez pas si, prise d'une flemme intersidérale à l'instant où je rédige cet article, je ne les cite point ?

D'autre part, la Littérature n'est pas seulement du côté de l'hédonisme. Savez-vous depuis quand elle est considérée comme tel ? Depuis notre cher Roi Soleil, et son siècle lumineux qui a vu fleurir les Académies en tout genre comme les pustules sous les jupes des nobles. Affirmer des opinions contre la Monarchie et les diffuser dans des écrits, Dieu, que cela était dangereux ! Mais comment lutter contre cette hérésie tout en sauvegardant notre patrimoine culturel, car, il fait de nous, Français, un peuple solaire ? Mais bien sûr ! En désacralisant le tout et octroyant une simple fonction de plaisir à la Littérature.

Voilà, l'affaire fut vite torchée. Au passage, il n'y avait pas d'Académie de la Justice sous Louis XIV (peut-être que si il y en avait eu une, on n'aurait pas attendu Louis XVI pour guillotiner le Roi, je dis ça, je dis rien).

Pour en revenir à votre prof de français, c'est simple.

Il a fait (le malheureux) une licence de Lettres ou une prépa et  Ecole Normale Sup, ou n’importe quel autre master. J'ai souvent entendu dire :"mais le français, c'est facile, y'a pas besoin de réviser". Oui, apprendre tout un bouquin de théories grammaticales, toutes les figures de style et phénomènes stylistiques, les courants des idées et les courants artistiques, dates historiques et scientifiques des siècles passés, au moins deux langues qui ne sont plus parlées, et une troisième (ou une quatrième en option, juste comme ça, pour s'amuser) ne nécessite aucune révision. Facile les partiels, finger in the nose. Sans compter qu'à la moindre faute d'orthographe, OH MY GOD ! Vous êtes considéré(e)s comme une moule dont l'intelligence potentielle se restreint à la contemplation de son rocher. Bref, votre prof de français, s'il a été un peu sérieux, a appris et retenu un peu tout ça. Sinon, franchement, mouchez-vous dans vos copies, il le mérite bien.

Comme aucun autre avenir ne s'ouvrait à lui à part chômeur, professeur ou prostitué(e), il s'est rapidement attelé à la préparation du CAPES ou de l'Agrégation -un examen pour le certifier en tant que prof, un truc immonde qui recoupe des épreuves telles que la dissertation, l'analyse grammaticale et la traduction d'ancien français, de l'orthographe, de la grammaire, de la stylistique, et depuis peu : de la didactique de la grammaire (ou comment dire en deux pages que les manuels scolaires finalement, c'est un peu pourri pour apprendre le français), du latin, et j'en passe- qu'il a finalement obtenu (même si par ailleurs il est, suite à cela, certainement tombé dans une dépression profonde). Il peut aussi être contractuel : c’est-à-dire ne pas avoir obtenu son concours, être sous-payé sous prétexte qu’il ne l’a pas, tout en étant traité comme un esclave par le Rectorat en fonction de l’Académie dans laquelle il officie. Oui, c’est du vécu. Et oui, je pense qu'il faudrait changer de mode de recrutement, et que le CAPES ou l'Agreg ne sont pas des concours qui permettent de juger de la capacité d'un individu à être un bon pédagogue, à tenir une classe, et rédiger des cours passionnants pour ses élèves. Les professeurs de fac et d'IUFM pourraient dès lors être employés à nous préparer au terrain pour de vrai (genre en enseignant comment vulgariser le Savoir d'Aristote)

Ok. J'admets autre chose. Peut-être que votre  prof était aussi un peu allumé et qu'il a réinventé le texte à sa sauce (mais qui ne l'a pas fait ?). Mais, sur le principe, il s'est contenté de le lire, comme on le lui a appris.

On vous apprend à lire les textes selon une éthique bien précise et bien déterminée. Mais pourquoi on vous faire rédiger des devoirs en trois parties et des analyses de texte ? Qui l'a décidé ?

Pour les plans, remerciez Hegel et sa dialectique de la logique universelle (OUI-NON-PEUT-ETRE LES DEUX) transformée depuis par les sacro-saints théoriciens littéraires en (OUI-MAIS-ET ENCORE). Pour les analyses de texte, il s'agit là de pauvres théoriciens universitaires des cavernes, qui, n'ayant visiblement que ça à faire de leur journée, ont décidé que l'explication de texte pourrait être un exercice de rhétorique. Elitisme masqué, me direz-vous ? Du tout. Une façon d'exercer nos têtes blondes, brunes et rousses, à l'éloquence. Quant à la rhétorique suprême (qui était un art littéraire et oratoire), elle était pratiquée pendant l'Antiquité afin de plaire, émouvoir et instruire : principalement dans les procès, la politique, et la plupart des poèmes et pièces de théâtre grecs ou romains. Bref, avoir aujourd'hui, dans nos programmes un chapitre qui s'intitule « l'argumentation », quand on connaît l'histoire de cette discipline, donne une profonde envie de guillotiner celui qui l’a baptisée ainsi.

Votre prof se contente de ressortir le jargon, la grammaire, et tous les mots étranges, qui ressemblent à des noms de pokemons, qu'on lui a enseignés. Et franchement, beaucoup de ces mots ont du sens, ils permettent de comprendre la langue, son fonctionnement, des tas de principes sociaux, et j'en passe (la liste est trop longue).En soit, une bonne explication de texte, c'est censé vous mettre en joie pour la journée ! C'est le lait de votre macchiato, le sucre glace de votre corne de gazelle, le noeud sur l'emballage de votre cadeau (et là, je suis à cours de métaphores). Elle vous permet de comprendre un phénomène : par exemple, elle vous enseigne qu'Ulysse est une incarnation mythique des valeurs de la Grèce (Agriculture, Force guerrière, Force de persuasion), qu'Hitler était un peintre raté pourvu d'un seul testicule, que les hommes du XIXème siècle étaient carrément des gros mysogines...

Mais est-ce cela lire ? Est-ce qu’il ne serait pas temps de lire autrement et de remettre en cause cette supercherie (ou exercice oratoire déguisé) ?

Aujourd'hui, je me pose la question. Et cette question me fait refonder intérieurement ma vision de la Littérature :

Parce qu'aujourd'hui il y a ça, dans ma tête :

  • La Littérature théorisée
  • La Littérature fantasmée
  • La Littérature commercialisée
  • La Littérature qu'on dit que c'est du caca alors qu'on criera au génie dans une centaine d'années (true story).
  • La Littérature que seuls les profs de Lettres aiment et comprennent tout seul dans leurs sphères lointaines.
  • Les Nouveaux genres littéraires qu'on dit que c'est du caca et qu'on étudiera dans une centaine d'année (quand on aura élaboré des théories qui feraient se rendormir un ours après son hibernation).
  • La Littérature qu'on lit ou pas.

Et l'auteur?

Eh bien, voyez-vous, c'est tout le problème.

Il y a :

  • L'auteur théorisé
  • L'auteur fantasmé
  • L'auteur commercialisé
  • L'auteur qu'on dit de lui qu'il fait du caca alors qu'on criera au génie dans une centaine d'années (celui qui réinvente le genre).
  • L'auteur que seuls les profs de Lettres aiment et comprennent.
  • L'auteur qui invente un genre et qu'on ne reconnaîtra que fort tard.
  • L'auteur qu'on lit, ou pas.

Bien sûr, il s'agit là d'une liste non-exhaustive que je laisse à votre imagination le soin de compléter dûment.

Une seule chose est sûre : il y a des littératures, il y a des auteurs. Un auteur peut tout aussi bien être fantasmé, commercialisé, lu, et qu'on dise de lui que c'est du caca alors qu'on criera au génie plus tard (Hé ! Mais je viens de décrire J.K. Rowling !)

L'auteur n'est pas seulement une image fixe et figée, c'est aussi une représentation que chacun se fait en fonction de ce qu'il lit, mais surtout de ce qu'il aime lire, ou pas.

Ainsi, les réfractaires puritains ne lisent pas les auteurs commercialisés, car pour eux, c'est forcément du caca (bon, d'un autre côté, c'est souvent le cas). Ils préfèrent les écrits passionnés, les auteurs fantasmés, les éditeurs indépendants (ah généralisation, quand tu nous tiens !).

Les profs de Lettres, qui comprennent les « grands classiques » (que pour certains, si tu n'as pas lu l'encyclopédie et que tu connais pas cœur l'histoire de leurs siècles, l'histoire de leur vie, tous les articles scientifiques parus sur eux, et tout le dictionnaire des mots latins auxquels ils font référence, bin, tu captes rien) semblent complètement isolés. Pourtant, je vous vois venir : on a tous aimé au moins un grand classique qu'on a lu : un Maupassant, du Laclos, des contes de Grimm... Oui, mais moi, je ne vous parle pas de ceux-là. Je vous parle du Maupassant vu par des profs de lettres et pas par Mr Lambda, je vous parle du Maupassant tellement décortiqué dans tous les sens que le seul moyen d'inventer quelque chose sur lui ou ses écrits serait de publier une thèse sur son emploi du point-virgule (si, ça se fait). Bref, je vous parle d'une obsession de littérarité, d'une obsession indéfinissable, de sens profonds, érudits et cachés qu'on ne découvre qu'au bout de X années d'études. Ce genre d'écrits, de la spécialisation archi-poussée que seuls une poignée d'initiés peuvent comprendre (ceux qui appartiennent à la secte très fermée des thésards quoi), est minoritaire. Et ceux-là, bin, on doit les critiquer, sans oublier quand même qu'ils détiennent entre leurs mains la toute puissance du savoir (et que ça rapporte un peu d'argent à nos profs d'éditer leurs livres, leurs articles et leurs préfaces aussi). C'est donc parfaitement normal qu'ils s'autokiffent, ne se remettent jamais en question, publient l'intégralité de leur thèse sous forme d'articles scientifiques ou de livres qu'ils lisent durant leurs cours, et que leur égo soit surdimensioné. Oui, c'est de l'ironie. Au passage, ils paient quelques fois leurs passages au colloque (et ça c'est moche).

Un jour, peut-être, il y a aura plus de professeurs de fac qui, après leur thèse, auront vraiment envie d'enseigner, et de dispenser leur savoir aux pauvres incultes que vous êtes ! Ils partageront avec vous, dans la bonne humeur leur théorie, leur passion pour l'emploi du subjonctif, et leur érudition qui vous donne tellement l'impression d'être à peu près aussi cultivé(e)s qu'un enfant de quatre ans élévé par Dora l'exploratrice. Davantage se remettront en question, se disant qu'ils peuvent avoir tort, et que 8 n'est pas une bonne en note lorsque l'on prend en considération l'échelle qui va de 1 à 20. Un jour, peut-être.

Le problème finalement, c'est qu'il y a un fossé d'écart entre les deux mondes, et personnellement, j'ai souvent le sentiment d'avoir le cul dans le vide et les pieds de chaque côté des bancs de terre.

Franchement, quand je lis : je lis un auteur, un livre. Le reste, j'aimerais m'en contrecarrer comme la dernière folie capillaire de la mère Michèle. Mais je ne peux pas. Car selon moi, aujourd'hui, on arrive à un point de non-retour dans la Littérature. Avec internet, on devrait arrêter de se voiler la face et se dire enfin que la notion « d'auteur » est complètement chamboulée. On ne peut plus lire comme un prof de Lettres, mais on ne peut plus lire comme un lecteur commercial non plus. Qu'est-ce qu'on écrit, qu'est-ce qu'on lit, qu'est-ce qu'on devient ?

Réponse maigre que je vais essayer de vous esquisser ici.

Pour moi, il faut distinguer, déjà, « écrivain » et « publication ». Un écrivain n'est nécessairement pas celui qui a publié, un écrivain est celui qui écrit, les moines copistes étaient écrivains. Un auteur est celui qui publie un contenu original.

On confond souvent et toujours à notre époque « auteur », et « personne publiée dans un but lucratif ».

Pour faire simple :

  • Il y a des auteurs qui passent par des maisons d'édition.
  • Il y a des auteurs qui se publient sans but lucratif (fanfictions, blogs, etc.)
  • Et enfin il y a les auteurs qui ne se publient pas et dont on trouvera les mémoires en fouillant dans un vieux grenier après leurs morts (cool).

Et il y a :

  • Des personnes publiées à but lucratif (d'ailleurs si leur nom est sur la couverture c'est souvent parce que celui du petit lutin qui tient la plume a disparu contre une somme d'argent conséquente, elle est pas belle la vie).
  • Des personnes publiées qu'on qualifie d'auteurs (mais dont on ne se souviendra plus dans les siècles suivants).
  • Des auteurs publiés qui gagnent correctement leur vie (minoritaires, donc, mais heureusement, ils existent).

 

Et pourquoi ?

II- Les maisons d'édition

 

Eh bien, parce que, mes chers amis, on prend pour du talent littéraire ce qui a de la valeur financière. Je vous explique.

Un gros éditeur, c'est :

  • 14 livres reçus par minutes (et des pauvres stagiaires sous-payés qui paginent, éditent, résument, lisent, et renvoient des mails types à tous les écrivains juste en lisant le résumé, au mieux la première page, tout en apportant un café au supérieur et en faisant son boulot à sa place, le tout sans repos, en ayant tout juste de quoi vivre dans un garage à vélo sans manger tous les mois, sans être reconnus, car ils savent parfaitement bien comment fonctionne le système : si leur papa, leur tonton, l'ami du cousin de la voisine, ou leur chien ne travaille pas dans le milieu, ils n'auront jamais de place).
  • Des ventes à faire pâlir des cachets d'aspirine
  • Des milliers d'arbres détruits (mais bon l'aspect écologique en Littérature, on s'en fout un peu, hein ? Non, c'est faux, on commence enfin à utiliser du papier recyclé).
  • Des experts en commerce et marketing qui choisissent le dessus du panier et qui tirent les ficelles.
  • Un nom qui vaut beaucoup de sous.
  • Des classiques édités dans des formats déguelasses, avec des couvertures pas du tout attractives pour un jeune (genre un tableau de la Renaissance que personne ne connaît), écrits sous forme de pavés indigestes et préfacés par des gens pratiquant un malhonnête onanisme intellectuel (oui, c’est le nom savant qui désigne la branlette), rédigés avec une police taille 10,5, et un espacement minimal entre les lignes, histoire de rendre le texte bien lisible. J’ai moi-même une édition de Suétone qui n’a pas été retraduite depuis la fin des années 1900. Les traducteurs s’auto-commentent les uns et les autres dans les notes de bas de pages et font référence à leurs propres réflexions antérieures toutes les deux notes. Je ne comprends toujours pas pourquoi.

Bref. L’édition est un flot commercial. C'est de la vente de rêves et de paillettes. Quelques fois, c'est du vent. C'est Machin qui connaît Truc qui a fait éditer Bidule parce que Trucmuche a adoré son écrit. C'est aussi ce qu'on aime, ce vers quoi on tend. Soyons honnêtes. Enfin, on tend vers leur célébrité et leur reconnaissance. Personnellement, je préfère rester inconnue mais indépendante.

Et puis, il y a les petits éditeurs : ceux qui ont du mal à finir les fins de mois. Ceux qui sont sélectifs parce que donner sa chance à un auteur c'est faire un vrai investissement ; quelques fois, y laisser sa chemise ou ses gants. C'est participer à une aventure commerciale, artistique et humaine.

Et puis, les associations, où l'édition est avant tout une affaire d'association (suite à cette blague je vous autorise à me jeter des œufs pourris).

Et puis les éditions « participatives » : des éditions qui prennent à parti l’auteur de A à Z (et son portemonnaie aussi).

Et puis, les sites qui permettent l'auto-édition.

Et puis, et surtout, tout ceux qui sont dans ce système, qui savent vous expliquer comment on publie un livre, par quoi, et par qui on passe. Ils savent quels sont les facteurs qui créent la réussite, ou l'échec.

Pour résumer, prenons une situation typique :

L'auteur écrit. Ensuite, il envoie son livre à une maison d'édition. Il plaît au comité de lecture. Il reçoit un contrat. Il le signe. On lui renvoie son livre : premières épreuves corrigées. Ensuite : choix de la couverture, du papier, de la maquette, quoi. Puis des fois re-corrections entre temps. Enfin, impression. Distribution. (ok c'est vite-fait résumé, mais vous aurez deviné : tout ça prend du temps et coûte de l'argent).

C'est tout un parcours, et il est complètement différent suivant les auteurs.

Toutes les maisons d'éditions n'ont pas le même poids commercial. Pourquoi ?

Différence de budget (c'est évident), mais aussi, différence des contrats proposés aux auteurs.

  • Les contrats à compte d'éditeurs : l'auteur cède tous ses droits pour se faire publier, il ne paie rien, il touche un pourcentage qui dépasse rarement 10 %, 15 % quand il est bankable, 20 % quand il permet à l'éditeur de préparer sa retraite tranquillou.
  • L'auto-édition : l'auteur se publie de A à Z, et se fait sa comm'. Tout seul, comme un grand. Le livre est son bébé, qu'il assume comme une mère célibataire. En général, il fait appel à un correcteur (qui lui coûte bonbons, sauf si c'est sa gentille grande tata à la retraite qui a avalé le bescherelle et qui lui fait tout gratuitement). Ensuite, il faut une couverture : il fait appel à un graphiste, le cas échéant à un maquettiste. Enfin, il faut l'imprimer et comme le commun des mortels n'a qu'une imprimante epson achetée à 90€ en promotion chez carrefour (quand il en possède une), il fait appel encore à un intermédiaire. Et après ? Après, il ne bénéficie pas d'une pub gratuite, donc il fait comme il peut. Son livre souvent n'est pas déposé à la BNF, ni protégé par la société des gens de lettres (qui n'acceptent que les contrats d'éditeurs), et n'a pas d’ISBN (numéro relatif au dépôt légal). Ou alors, quand c'est le cas, YOUPI ! Il a vraiment galéré comme un cinglé de la maison des fous d'Astérix. Mais son livre, c'est son bébé. Son succès, c'est le sien.
  • Les contrats à compte d'auteurs : c'est simple, beaucoup de personnes vous diront que c'est de l'arnaque. Ce n'est pas exactement cela. Au moment de faire la maquette du livre, l'éditeur demande une participation à l'auteur (et franchement, certaines maisons et associations se gavent). Mais l'auteur ne lui lègue pas ses droits (et ça, ça change pas mal de choses du point de vue juridique). Il touche souvent un plus large bénéfice (20, 25 % comme un très grand vendeur de livres) Pourtant, pour rentabiliser son investissement, l'auteur doit vendre 1000 bouquins environ, il sait que c'est la banque-route. Même si les maisons assurent un suivi presse, comm', etc (EN THEORIE, hein?), le chemin est long vers la reconnaissance et la vente. Comme l'auto-édition, les contrats à compte d'éditeurs ne sont pas reconnus par la société des gens de Lettres, et certains journaux ne veulent pas les chroniquer à cause de la mauvaise réputation de ces maisons.

Et enfin, il y a un cas que j'aime beaucoup et dont on parle peu :

  • Les auteurs qui montent leurs propres maison d'édition pour vendre leurs livres : dans l'idée, quand on a des sous et du temps, c'est peut-être la meilleure des choses à faire !

Je ne vous ai pas mentionné non plus les publicitaires et les distributeurs qui se gavent comme des oies avant Noël (pas moins de 40%). Au passage, ils ne suivent pas les commandes : si un livre est épuisé, ils ne prennent pas la peine d'en recommander. Pour appartenir à leurs catalogues, il faut pouvoir proposer un certain nombre de livres (genre 1000). Donc, c'est compliqué.

Quant aux différents salons du livre, sachez qu'ils sont souvent payants pour les éditeurs.

Bref, tout cela pour vous dire que tous les chemins mènent à la publication. Et c'est bien là le problème : le tout est de savoir choisir le sien. Les maisons d'édition classiques vous refusent ? Franchement, vous avez quand même un sacré panel de possibilités pour vous faire éditer ! Par contre, il sera plus compliqué pour vous d'être visible...Et l'on confond souvent la notion de "contenu apprécié" et de "contenu bien référencé". Un livre lu par un lecteur qui a adoré est un contenu apprécié, tandis qu'un livre lu par mille lecteurs qui ont un avis divergent, sera un contenu bien référencé. Le référecement, contrairement au contenu, est inhérent à l'investissement (dans la publicité, la page facebook, les interviews sur les magazines spécialisés, et j'en passe).

Le problème, c'est qu'aucun des cours de Lettre auquel j'ai pu assister n'a pris en considération cette réalité dans sa réflexion. Dire que Balzac était pauvre ne suffit pas, encore faut-il s'interroger sur le référencement de ses publications. S'il nous est parvenu aujourd'hui, c'est aussi parce qu'il était bien référencé (même si internet n'existait pas à l'époque), contrairement à ce qu'on essaie de nous faire croire.

Mais la vraie question, c'est : qu'est-ce qu'on a envie d'être quand on écrit : auteur, publié à but lucratif ou les deux ?

Personnellement, j'ai surtout envie d'être lue. C'est toujours la première des reconnaissances. Après, si grâce à cela je peux avoir des sous, je ne dis pas non. Mais je n'ai pas envie de perdre ce but dans mon horizon.

Reste donc...

III- L'écrit

 

Et donc, le problème du statut.

On a tout de même tendance à hiérarchiser les publications.

Par exemple, les ouvrages gratuits sont moins bien que les payants (selon la doxa). Une illustration ? Un écrit gratuit c'est comme un concert organisé par une mairie de village sur la place publique tous les ans pour la fête de la pomme de terre. Un écrit édité, c'est le même concert, mais dans la salle de spectacle de la grande ville du coin.

Pourtant ce sont les mêmes musiciens. Ce qui change ? Le prix, le contexte et le public.

Dans tous les cas, le plus important pour l'auditeur doit rester son plaisir, peut importe la formule.

Je vais vous poser une question que les puritains d'entre vous trouveront choquante :

En quoi par exemple, un texte de Balzac publié serait meilleur qu'un poème publié sur un forum ?

Et surtout, pourquoi ? Quelle légitimité ?

Celui qui reconnaît les qualités d'un écrivain, est-ce : l'éditeur, le public ou le prof ?

Un succès populaire est très rarement reconnu à la fac, idem pour un succès éditorial (pardon, commercial). Et inversement : les auteurs actuels étudiés à la fac ne sont pas les plus vendus. Ironique, non ? Bien sûr, il y a toujours des exceptions, mais quand même. Quelle reconnaissance peut avoir un écrivain, et quel est le statut de son écrit vis-à-vis de tout ça ?

Si je devais privilégier l'une des ces trois reconnaissances, je prendrais celle du public. Un auteur qui est lu, c'est peut-être plus beau encore qu'un auteur qui se vend, à condition que ce soit pour les qualités de son écriture et pas pour autre chose (illustration : Twilight). En parlant de qualité de l'écrit, franchement, on devrait arrêter de juger sur des critères grammaticaux ou stylistiques: si on avait fait ça en peinture, Manet ne se serait jamais vendu, et on aurait jamais reconnu son talent.

En outre, selon moi, le système universitaire arrive à bout de souffle, à bout de ses théories assommantes, à la perte de l'hédonisme. On devrait arrêter d'expliquer, et simplement donner un sens à ce qu'on lit. Les explications de texte c'était sympa au XIXème siècle, au XXIème, je trouve que ça n'incite plus personne à lire des classiques. Dommage.

 Et voilà, pour moi, pourquoi on bloque aujourd'hui.

De plus, Internet a cassé une barrière déjà fragile : celle du statut, mais celle aussi de la lecture, du lecteur et de l'auteur. On ne se lit plus comme avant depuis VDM et Facebook. On ne s'écrit plus comme avant. On ne se met plus en scène de la même façon. Je laisse le soin aux psychanalystes et psychologues d'analyser ce nouveau « cybermoi ». Je me contente de rester sur la littérature. Sans langage scientifique vulgaire (si vous n'aimez pas votre voisine, vous pouvez la traiter d'hypotaxe asyndétique, elle ne saura pas ce que c'est mais elle se sentira nécessairement agressée), je voudrais exposer le phénomène suivant :

Je pense que les lecteurs qui écrivent des fanfictions, par exemple, franchissent une barrière. De fan, ils deviennent auteurs. Ils entrent souvent eux-mêmes dans un circuit « scolaire » car leur réflexion est la même que celle de leurs profs : ils ne se demandent ce qu'ils font, mais comment ils le font : les sites « catégorisent » les fanfictions, il y a tout un vocabulaire spécifique, que j'avoue ne toujours pas maîtriser au bout de presque dix ans dans le milieu simplement parce que ça m'ennuie profondément. Et donc, cette nouvelle forme de littérature a ses propres genres, ses propres codes et ses propres génies, finalement (qui sont d'ailleurs souvent des modérateurs ou administrateurs des sites de publication, allez savoir pourquoi...) retourne exactement dans le même système que celui qu'elle a brisé. Ironique, non ?

J'ai vu sur des forums des discussions qui portaient sur « les traumatismes des personnages comme ressorts scénaristiques », ou encore « comment faire un résumé » : bref, les auteurs écrivent souvent « à l'ancienne », sans s'en rendre compte et se posent des questions que les chercheurs préhistoriques des Universités se sont posés en 1900 et des bananes. Mais bref. Toujours est-il que leur démarche, le fait qu'ils pensent leur Littérature, est une avancée : oui, on peut être auteur en étant autrement publié que par une maison d'édition. Oui, on peut réfléchir la littérature sans être prof. Et oui, on peut même l'apprécier.

D'où la question que je me suis posée : quand on devient théoricien, reste-t-on amateur (il y a un jeu de mot que je me sens obligée de préciser) ?

J'ai lu une théorie sociologique sur les fanfictions, dont je n'ai pas retenu le nom tellement elle m'a agacée. L'étude portait sur le fait que « la fanfiction est l'image qu'une jeune fille veut donner d'elle » : c'est vrai en partie, comme dans tout écrit, en fait. Mais il n'y a pas besoin d'études sociologiques pour comprendre cela. Surtout pas celles qui ne ciblent pas l'intérêt de cette mise en scène (genre s'attirer un public, par exemple).

Et voilà pourquoi, selon moi, l'auteur est un mythe. Quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit qu'on peut se faire publier, connaître et reconnaître, mais on peut difficilement en vivre. D'où mes questions fondamentales : qui devient-on quand on lit, qu'est-ce qu'on aime lire et qu'est-ce qu'on veut lire, qui on veut devenir quand on écrit et qu'est-ce qu'on veut écrire? Pour moi, notre époque a ôté la magie des livres, mais certainement pas celle de la lecture ou de l'écriture. Une bonne lecture, selon moi, c'est du plaisir, de l'instruction, de l'émotion (antique comme conception). Une bonne lecture donne du sens au monde qui vous entoure, à votre vie, à vos relations. Vous pouvez aimer ou non, détester, être dégoûté(e).

La magie, il ne tient qu’à vous de la construire.

 Texte relu et corrigé par Magdeleine <3