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Chaque année à Perpignan se tient le festival international de photojournalisme « VISA pour l'image ». Dans quatorze monuments et infrastructures de la ville sont exposées les photographies.

En marge, le « festival off » a lieu avec le soutien du VISA pour l'image. Dans les commerces, restaurants, galeries d'Art, des productions d'amateurs sont présentées au public. J'étais au salon « à l'heure des thés » pour le vernissage de Bruno Collard, lorsque j'ai rencontré Guilhem Ribart.

Nous avons discuté un peu autour d'un verre. Il m'a présenté son projet qui a tout de suite retenu mon attention. Il avait décidé de traiter de la révolution égyptienne, et de donner à voir le point de vue des résidents de la Place Tahrir.

Lui-même exposait au Factory by le Cabanon. Il m'a conviée à son vernissage.

Je me suis donc longuement perdue dans les ruelles avant de trouver le Factory. Ok, moi vs l'orientation : un combat perdu d'avance.

Après quelques difficultés, euphémisme qui témoigne de mon incapacité à différencier ma droite de ma gauche, j'arrive donc devant l'adresse indiquée. Un DJ, des serveuses qui proposent aux invités du vin : rosé ou blanc. Des lumières, des fumées de cigarettes.

Après avoir été servie, j'entre afin d'observer les photos présentées.

Ni victimes, ni malheureux, les égyptiens, des êtres normaux qui semblent vivre leur vie comme ils le peuvent. Loin des clichés et des reportages alarmants et tragiques des médias, je découvre des visages humains.

L'exposition s'appelle d'ailleurs :

« Place Tahrir, la révolution normale »

Elle porte bien son nom.

« Décembre 2013, place Tahrir au Caire (Egypte). Il est difficile d’imaginer qu’à cet endroit précis plusieurs millions de personnes se sont réunies il y a à peine six mois pour réclamer le départ de leurs dirigeants. Cette exposition est dédiée aux égyptiens. Elle dévoile leurs espérances et leurs craintes, loin de ce que relatent les journaux occidentaux. »

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Je rejoins ensuite mon hôte, qui discute avec des membres du comité du VISA pour l'image. Ils finissent, puis Guilhem m'invite à poser mes questions. Je sors mon petit agenda, mon stylo plume, et je commence à prendre des notes.

Je demande à Guilhem quel a été son parcours.

Il se décrit comme étant un « pur produit du système éducatif [publique] français. » Il a fait un BAC S, puis classe prépa pour entrer à NORMALE SUP "qui m'a ouvert les portes d'une école de management parisienne (publique également),Télécom Management qui est l'école de management de l'institut Mines - Télécom". A-t-il précisé a posteriori. Oui, tout le monde prépare Normale sup après un BAC S dans le système éducatif français. C'est bien connu.

Puis Guilhem a fait du conseil en stratégie et management durant douze ans, pour le compte de grandes multinationales. Il a ainsi géré l'organisation et le pilotage de grands projets de transformation d'entreprises. Il a par exemple cadré et géré un projet de développement durable pour la société générale, projet distingué 2 années consécutives par le journal Newsweek. (...)

Ce n'est que depuis la fin octobre 2013 qu'il s'est lancé dans la photographie en tant que professionnel. La photo le passionnait déjà depuis longtemps : 2003. Il a acheté son premier Reflex en 2005.

Il a beaucoup appris auprès de Simon Wheatley, de l'agence Magnum.

 

En 2011, il a monté sa première exposition à la Grande Motte sur le thème de l'architecture.

 

 

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En 2013, il a présenté un de ses projets au Caire. Le déclic, le catalyseur de son projet actuel. Durant le mois de décembre, il prit des clichés, puis choisit de les présenter au festival Off de Perpignan.

Il me précise que sa biographie et son parcours sont plus détaillés sur son site.

Je lui demande pourquoi il s'est tourné vers la photographie. Est-ce qu'il a toujours voulu faire ça ? Est-ce une photo en particulier qui l'aurait poussé à prendre des clichés ?

Guilhem ne sait pas. Il y réfléchit encore.

Et d'ailleurs, pourquoi saurait-il ? À mesure de mes interviews, je me rends compte qu'il n'y a pas d'artistes « nés », de génies talentueux comme ils sont dépeints dans les livres de philo. On ne naît pas artiste, poète, artisan, ou tout autre adjectif/substantif qui vous conviendra. On le devient.

J'entends partout dire « vous, les poètes, les artistes ». Toutefois, un poète, dans la réalité, c'est quelqu'un comme tout le monde. Le matin, il avale son bol de nesquick, avant de filer au boulot. Peut-être même qu'il enfile ses chaussettes à l'envers. Il est comme tout le monde, mais il a un regard singulièrement différent.

Je m'intéresse donc au regard de ce photographe et en particulier à son inspiration, ses inspirations.

Pour Le Caire, il affirme qu'il voulait tout simplement donner une autre vision que celle des médias. Il évoque la pollution. « L’Égypte n'est pas Le Caire et Le Caire n'est pas l’Égypte ». Il me confesse qu'il est ignorant de tout ce qui a trait à l'art en dehors des grands classiques. Il en sait peu sur l'Histoire de l'Art et qu'il ne connaît rien de l'Art. "En revanche je suis un passionné d'Histoire, j'en suis dingue!"

Je lui ai demandé pourquoi faire un portrait des égyptiens, pourquoi pas des Tunisiens, par exemple ? "Tout simplement parce que vogue au grès des rencontres que je fais et des opportunités qui se présentent. Il n'y a rien de vraiment programmé en vérité..." A-t-il commenté a posteriori.

C'est Durant le festival de la photographie de Meknès, qu'il a rencontré les égyptiens et pu apprécier la situation politique de l’Égypte.

 

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Alors que nous sommes en pleine discussion, une femme âgée l'interpelle :

« Mais il n'y a pas de femmes ! »

Bonjour, madame. Guilhem ne semble pas troublé, et répond : « Il aurait fallu que je sois une femme pour voir l'envers du décor ». Elle enchaîne « Les femmes, vous ne les photographiez pas ! », puis s'en va. Merci, au revoir.

A posteriori, j'ai interrogé Guilhem sur ce qu'il pensait du statut de la Femme au Caire. Personnellement, je me considère comme féministe. J'aimerai que les femmes soient plus reconnues, notamment dans les livres d'Histoire. Néanmoins, tant que les universitaires et les personnes qui font les programmes scolaires ne se sortiront pas les doigts des trous de nez, je pense que nous n'aurons pas un véritable aperçu de l'Histoire. L'Histoire, celle qui prend en considération les êtres humains, quelque soit leur sexe, leur religion, la couleur de leur peau ou leur nombre de grains de beauté. Pour reprendre une phrase caricaturale de Stéphane Bak :« Le seul noir qu'il y a dans mon livre d'Histoire il est en slip et il se fait fouetter » 

Si vous avez déjà lu des manuels scolaires qui datent un peu, vous avez pu remarquer que, dans quelques uns, les femmes sont beaucoup plus présentes qu'à notre époque. De nos jours, mises à part Marie de France, Me de La Fayette, Olympe de Gouges, Jane Austen, George Sand, Colette, Simone Weil et Simone de Beauvoir, les Femmes ne sont que très peu citées. Genre les Femmes artistes, politiques ou philosophes, ça existe pas. Ou alors, elles ne sont pas nombreuses. Elles ont nécessairement existé, mais personne n'en a parlé.

 

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Donc, comme cette question est importante à mes yeux, je la lui ai posée. Que pense Guilhem du statut de la Femme dans cette société ?

Il m'a répondu :

"Pour ce qui est de ta question, c'est délicat d'y répondre. On peut dire que je m’intéresse beaucoup à la place de la femme dans les sociétés arabes.

Donc la question est très complexe.

 

Dans les faits, la société égyptienne, plus que les autres sociétés arabes, est divisée entre les hommes d'un coté, et les femmes de l'autre.

 

On verra rarement une femme dans un café ou avec des hommes. Seuls les couples se promènent ensemble dans les rues. Les femmes sont la plupart du temps voilées et il leur est très mal vu de fumer par exemple. (ndrl : comme les femmes européennes dans les années 50)

 

Plus on va dans des milieux sociaux défavorisés, plus les femmes sont voilées et restent à la maison. Au contraire, dans la bourgeoisie et l'aristocratie égyptienne les femmes fréquentent des hommes, ne sont pas voilées, fument en public, etc. Cela va avec l'éducation. Plus les femmes sont éduquées et moins elles mettent le voile, ou plus elles sont en contact avec le monde (particulièrement dans le monde artistique) et plus elles assument et vivent à l'occidental. Traditionnellement les femmes ne profitent pas de l'héritage de leurs parents (en terme de terres notamment), et cela les poussent à poursuivre leurs études là où les garçons (les ainés surtout) les arrêtent plus tôt pour reprendre la suite des exploitations agricoles. Ce qui fait que maintenant j'ai l'impression que les femmes arabes sont plus éduquées que les hommes, ce qui va forcément poser "problème" à l'avenir.

 

La vraie question derrière tout cela est donc : les hommes imposent-ils ce schéma aux femmes? Au départ je le pensais, mais en fait ma connaissance de la condition féminine au Maroc a fait évolué ma pensée: ce sont les femmes elles-mêmes qui imposent cela aux autres femmes et ça commence par les mères vis à vis de leurs filles. Mais je nuancerais quand même en disant que ce n'est pas systématique mais que ça arrive bien souvent.

 

Dans les faits, en Égypte, une femme qui se promène seule dans la rue du Caire ne se verra pas tant que ça agressée par les hommes. Par contre elle attirera tous les regards haineux des autres femmes.

 

Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'une femme se fera 1000 fois plus harcelée / agressée Bd Sebastopol à Bruxelles que dans les rues du Caire."

 

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Ce débat reste ouvert et il ne sera jamais facile de répondre à cette question. Cependant, je pense qu'il a en partie raison. Celles et ceux qui veulent être conditionnés dans des règles imposent un carcan aux autres. Hommes ou Femmes.

Nous revenons ensuite sur ses inspirations. Il réfléchit puis me déclare que Simon Wheatley, et son travail « Don't call me urban », a eu de l'influence sur son travail. Il lui a expliqué la photographie, non comme un vendeur chez FNAC, mais comme un passionné.

Il m'affirme aussi qu'il arrive à concilier passion et vie privée. « Il le faut ».

Il avoue aussi lire un livre sur l'Histoire de l'Art actuellement. Il n'a aucune formation artistique, il se cultive a posteriori. Il a aussi découvert « les règles sur le tas ». Guilhem a essayé de les mettre en pratique, mais il préfère se fier à son instinct plus qu'à la théorie.

Il n'applique pas de technique spécifique. Il est surtout descendu dans les focales : du 300, puis 200, du 100. Après son exposition sur l'architecture (de la Grande Motte), il est passé au 50, à 35 et utilise maintenant du 28 mm. « Je prends des focales plus petites pour me rapprocher des gens ». Il fait peu de retraitements. Les cadrages originaux restent majoritaires. Certaines photographies sont vieillies, comme prises avec un argentic.

Maintenant que notre entretien fort intéressant a abouti, je m'intéresse à ses préférences. Je lui demande quels sont ses livres de chevet. Barjavel, La nuit des temps. Il y a aussi Amin Maalouf, et Gilbert Sinoué.

Comme Guilhem est un voyageur, je l'interroge. Quel voyage a-t-il préféré ? Il n'en a pas. Cependant, le plus inattendu fut pour lui l'Afrique du Sud. « C'est pas l'Afrique, c'est l'Europe ».

Enfin, si vous conviez Guilhem à dîner, sachez que son plat préféré est le Tajine (le vrai, hein, pas celui pour les touristes avec les raisins secs dedans), ou invitez le à l'Aubrac, rue Marbeuf à Paris. Sinon, vous pourrez toujours l'emmener au Signature, en Afrique du Sud, Rivonia street.

Son site : http://artetic.net/

Son exposition sur le site officiel du visa off (aussi en ligne sur son site) : http://www.festivaloff.com/Les-collections-2014/Place-Tahrir-la-revolution-normale-Guilhem-Ribart