Le deuil dans Remember me
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« Gandhi disait que tout ce qu’on fait dans la vie est insignifiant mais qu'il est très important de le faire. Je serais assez d’accord avec sa première phrase. Mickael, tu sais à quel jour je pense. À 22 ans, Gandhi avait 3 enfants, Mozart 30 symphonies et Buddy Holly était mort. Une fois tu as dit : « Nous laissons une part de nous-mêmes sur tout ce que nous touchons ». Est-ce que c’est vrai pour tout le monde ? Ou c’était juste de la Poésie à deux balles ? » Cette citation de Tyler est emblématique du film, mais aussi de ses sujets centraux : le deuil, l’héritage et la mémoire.
Le deuil, d’après Claire Kebers, est la perte d’un être proche, mais aussi l’abandon soudain et brusque d’un désir quel qu’il soit. Nous sommes confrontés au deuil de ce qu’on a eu, de ce qu’on n’a pas et de ce qu’on voudrait avoir. Les grandes étapes sont le déni, la recherche d’un souvenir, et la dépression. Faire un deuil, c’est accepter d’inscrire la perte dans l’histoire de sa vie. C’est aussi comprendre et accepter le bénéfice de ce travail. « Certaines personnes cultivent leur deuil par peur d’oublier, car oublier serait perdre une seconde fois. (…) Il ne s’agit pas d’oublier, il s’agit de ne pas enfermer sa vie dans la mort de l’autre ». L’idée que chacun se fait de la mort, et donc de sa représentation, est différente de sa réalité, et par conséquent, de son vécu. Le deuil peut aussi prendre une dimension universelle. Pour Nadia Veyrié, le deuil international s’inscrit dans un temps social, qui est aujourd’hui, à distinguer du temps psychologique. Un jour de deuil national a, par exemple, été déclaré pour la mort de Mitterand en France. Une journée représente un temps social défini, mais ce n’est pas le même que temps vécu. Pourtant, le deuil psychologique ne saurait être détaché du deuil social. Les rituels ne sont plus religieux, mais appartiennent à l’Etat, et de fait, l’aspect psychologique du deuil est amoindri au profit de son aspect social.
Quant à l’héritage, selon André Malraux, il se caractérise par la présence de la mort dans la vie des vivants. Par exemple, Manet se retrouve dans Picasso. La culture est l’une des formes les plus communes de la succession.
Enfin, la mémoire serait, selon Pontalis : « des traces, des détails, et non une boîte, bien classée ou en vrac, de plaques photographiques à fixer sur une image de la chose vue. […] rien que du temps reconstruit et jamais une fois pour toutes ». Toutefois, cette mémoire est « défaillante », d’après Nathalie Barberger. Pour, Claire Kebers, le souvenir n’est pas une affaire de mémoire, mais de perception. C’est ce que l’on veut garder du défunt.
Ces thèmes semblent échapper à notre société, qui tels les mauvais souvenirs, les refoule dans l’inconscient collectif. Marc Augé dans La mort et moi et nous, affirme d’ailleurs que : « notre société nous fait croire à un éloignement de la mort ». La médecine a beaucoup progressé. En outre, les rituels sont moins forts, et moins partagés. « Enfin, les liens collectifs se sont distendus pendant que nos modes de vie individualisés à l’extrême rendent encore plus criant le déni collectif de la mort ». Notre société refuse la mort, tandis que d’autres l’avaient intégrée, comme les Grecs.
Comme Epicure le disait alors : « La mort n’est rien pour nous ». Penser la mort permettait de philosopher sur le sens de la vie, et de donner une définition du bonheur à atteindre. Pour les épicuriens, la seule façon d’être heureux est de tendre les vers l’ataraxie : l’absence de tout mal. Le bonheur est, dans cette philosophie, une création individuelle. Les stoïciens, contrairement aux épicuriens, pensent qu’il n’existe aucun ailleurs après la mort. La nature est transcendante et rien n’existe après elle. La mort s’accepte de façon impassible. Le bonheur est, par conséquent, une création collective.
Cependant, dans notre société actuelle : « nous nous pensons seuls face à notre destin individuel », comme le souligne Marc Augé. La mort est plus terrifiante car elle est privée des rites collectifs qui lui donnaient un sens. La mort est une « disparition totale (…) Les marques du deuil se sont effacées, il est tout juste légitime de montrer son chagrin. ». Roland Gori affirme par ailleurs que : « Nadia Veyrié montre que : « dans le monde civilisé, le deuil devient une blessure asociale »
C’est dans cette perspective que s’inscrit Remember me, qui traite à la fois de deuils individuels et d’un deuil collectif. Remember me relate l’histoire de Tyler, un jeune homme de 21 ans, libraire et auditeur libre à la FAC, qui est en rébellion contre la société. En fait, il n’est pas tant en rébellion contre elle qu’il y est inadapté : sa blessure, son deuil, fait de lui un être à part, asocial. Lors d’une soirée alcoolisée, Tyler a une violente altercation avec un policier, alors que son colocataire Adam et lui, défendaient un inconnu lors d’une bagarre de rue. Son père, un riche avocat qui semble davantage se préoccuper de son travail que de ses enfants, le fait sortir de prison. Suite à cette péripétie, Adam croise par hasard la fille du policier, Ally. Il convainc Tyler de la séduire, afin de les venger. Leur premier rendez-vous un succès. Peu après, Ally se dispute avec son père, puis s’enfuit de chez lui. Elle part s’installer chez Tyler et Adam. Rapidement, une idylle sincère naît entre les deux jeunes gens, tandis que le père d’Ally tente désespérément de la retrouver. Plus qu’une attirance réciproque, tous deux ont en commun un deuil. Mickael, le frère de Tyler s’est suicidé. La mère d’Ally a été assassinée sous ses yeux alors qu’elle n’avait que dix ans. Enfin, Remember me développe l’histoire de la petite sœur de Tyler, Caroline. Celle-ci rencontre des difficultés à l’école. Admise pour un stage dans une prestigieuse école d’Arts à onze ans, elle se laisse martyriser par quelques filles de sa classe. Elle est de surcroît persuadée que son père ne l’aime pas.
Si le film a engrangé plus de 18 millions de dollars de recettes aux USA, il n'en demeure pas moins fort critiqué. Il a reçu des avis positifs et enthousiastes, et d'autres qui le sont beaucoup moins, comme celui de Marie Sauvion pour Le Parisien : « Malmené par un flic irascible, un étudiant new yorkais décide de se venger du policier en séduisant sa fille et tombe (évidemment) amoureux d'elle. Fade et prévisible, cette romance n'offre qu'un intérêt relatif : aider les fans du beau Robert Pattinson à patienter jusqu'à «Twilight» 3, en juillet ! Loin du rôle de vampire qui en a fait une star, l'Anglais interprète ici un rebelle qui fume, boit de la bière, dit des gros mots et... couche avec une fille. Sa prestation langoureuse, yeux mi-clos et bouche entrouverte, n'entrera pas dans l'histoire. Réservé aux mordues ».
Ce long-métrage a effectivement souffert de la présence de Robert Pattinson, plus que de sa performance, que des critiques (plus honnêtes) reconnaissent comme tout à fait acceptable. Remember me n’en reste pas un film unique en son genre ; qui traite diverses problématiques inhérentes au deuil avec originalité. Non seulement le film traite de ce thème sur un mode tragico-dramatico-comique, et semble donc impossible à catégoriser, mais en plus, le deuil personnel prend une dimension internationale, voire universelle. Au fil du récit, des indices nous sont laissés sur son contexte, cependant, la fin est à la fois une surprise et un choc. Cet effet est rendu par le renversement des codes du pacte de lecture. Le film nous promet de développer des drames personnels, mais ceux-ci s’ancrent finalement dans l’universalité. Quant à l’esthétique du film, elle s’inscrit dans une perspective réaliste, mais n’en reste pas moins l’héritière de la Littérature et des mythes, ainsi que des Arts Plastiques.
En comparant Remember me à d’autres fictions, je tenterais de démontrer que le deuil est un est un cheminement personnel et collectif, qui inscrit l’histoire personnelle dans l’Histoire.
Pour cela, nous allons tout d'abord analyser les cheminements des personnages et centrer notre analyse sur les mondes qu'ils parcourent.
I- Des personnages passeurs
Héraclite disait : « l’Homme dans la nuit s’allume pour lui-même une lumière, mort et vivant pourtant. Dormant, il touche au mort, (…) éveillé, il touche au vivant » 12. Les personnages de Remember me ne semblent ni appartenir au monde des vivants, ni à celui des morts. Ils sont hantés par les spectres des disparus (1), et tentent de combler cette absence par l’imaginaire et la fiction (2). Finalement, comme dans le Tramway de Claude Simon, ils semblent osciller entre deux mondes, deux époques, deux espaces.
1- Des personnages hantés par des spectres
A travers les différentes histoires des personnages, le film évoque différents types de pertes dont :
- l'ami qui n'est pas là. Pour son anniversaire, Caroline est entourée par sa mère, son beau-père, Tyler et Ally, ainsi qu’Adam. Au cours du film, Caroline est invitée par l’une de ses camarades à fêter le sien. Elle a un mauvais pressentiment, et ne veut pas y aller. Tyler la convainc. Durant la nuit, les filles lui coupent les cheveux, en prétendant le lendemain que Caroline se les ait coupés toute seule.
- le frère disparu : Tyler et Caroline (mais Tyler en particulier) ont perdu un grand frère. Le frère est celui qui protège, au sens élargi, celui qui est le plus proche. Cette notion engage aussi celle de « fraternité ».
- le parent absent : la mère d'Alyssa, le père de Tyler et Caroline. Cette absence pose le problème de l’héritage et de l’identité psychologique, sociale et culturelle.
- le conjoint : le père d'Ally ne s'est jamais remarié, comme le père de Tyler. À l'inverse, la mère de Tyler a refait sa vie. Le foyer peut donc être un lieu de destruction ou de reconstruction.
- l'enfant qui quitte le foyer (Alyssa et Mickael) avec tout ce que cela engendre : jalousie, inquiétude, angoisse et colère.
Les défunts étaient tous proches des personnages. Cette proximité est temporelle et spatiale, mais surtout affective. L'être disparaît donc de ces trois sphères. De façon générale, la perte d’Autrui, implique sa propre perte. Claude Romano dans « Mourir à Autrui » explique que : « je ne m’appartiens plus entièrement à moi-même puisque le regard de celui dans lequel j’étais unique, irremplaçable, n’existe plus ». Je perds un autrui-proche affectif, mais aussi le temps dans lequel il évolue, qui n’existe plus. Ainsi, je perds totalement mes repères. Accepter la disparition de l’autre, c’est donc accepter de se retrouver perdu et seul. Remember me traite le deuil sur le mode de la solitude. Ce sentiment est un espace illimité dans lequel les personnages prennent conscience de leurs limites. Cependant, la solitude est aussi ce qui rapproche les personnages : « La solitude est un sentiment ressenti par tellement de gens, qu'il serait égoïste de le ressentir tout seul », comme le dit Tyler. Cette douleur intime et personnelle, a pourtant une portée universelle.
Cette solitude engendre une recherche de l'altérité, de la communication avec l'être disparu. Tant que les personnages tentent de communiquer avec l'être disparu, ils sont hantés par son spectre. Pour Nathalie Barberger : « le fantôme se définit comme un mort mal enterré qui revient, harcèle les vivants ». Finalement, comme l'a écrit Maurice Blanchot dans L'espace Littéraire : « Ce qui hante est l'inaccessible dont on ne peut se défaire, ce qu'on ne retrouve pas, et qui, à cause de cela, ne se laisse pas éviter » 14. Par exemple, le père d'Ally écoute en boucle le message laissée par sa fille sur son répondeur. Il est tellement obsédé par sa disparition qu'il tente par tous les moyens de la retrouver. L'un de ses collègues l'aperçoit avec Tyler et Adam et l'en informe. Le père s'introduit alors discrètement chez eux, et frappe Tyler à plusieurs reprise. Cette réaction est violente, car le père est dans le déni de la disparition. Il reste donc perpétuellement hanté. La fiction est devient dès lors une « spectographie. » 15.
Ce personnage, comme Philippe Forest, comme Claude Simon, porte ses deuils avec lui. D'ailleurs, il les renvoie directement à la face de Tyler. Il n'est jamais tout à fait mort, jamais tout à fait vivant. Il semble passer d'un espace à l'autre et d'un temps à l'autre.
2- Combler la disparition par l'imaginaire et la fiction
Pour outrepasser l'absence et surmonter leur solitude, les personnages deviennent des passeurs entre deux mondes. Chacun comble le vide par un support de fiction, que ce soit par les mots ou les images :
a- Les mots
Les mots permettent d'exprimer la disparition, mais aussi, de l'inscrire.
Ainsi, Adam se fait-il tatouer le prénom de Tyler, après sa mort.
Le père d'Alyssa réécoute sa voix sur le répondeur, pour avoir une présence. Il prend aussi des anti-dépresseurs.
Enfin, Tyler s'est fait tatouer le prénom de Mickael sur son torse. Tyler est un personnage lié à la Littérature. Il est un grand lecteur et l'écrivain du film. En effet, il écrit à son frère, dans un café où ils allaient régulièrement. Il comble l'absence par les mots. Comme le souligne Nathalie Barberger : « L'écriture s'avoue d'emblée comme la compensation d'un manque ». Il cherche un échos avec un mort, car il est aussi isolé que s'il séjournait sur une île insulaire.
Comme Bobin et Romand qui dialoguent avec l'être disparu, Tyler écrit à son frère, comme s’ils discutaient ensemble. Il dit d’ailleurs à Ally « J’avais envie de parler de toi à quelqu’un » après leur première nuit. Cependant, qui répondra à Tyler étant donné qu'il dialogue avec les limbes de sa conscience ? Tyler, un peu comme Rousseau dans Les rêveries du promeneur solitaires est « un embaumeur des choses mortes ».
b- Les images
Les images permettent de fixer les éléments, les figer.
Le père de Tyler a des photos de ses enfants sur son ordinateur. Les enfants sont souriants et semblent heureux, tandis que dans la réalité, Tyler et Caroline sont en dépression.
Quant à Caroline, elle dessine. Elle est souvent « dans la lune », et c'est la raison pour laquelle les filles de sa classe se moquent d'elle. Caroline n'est ni dans la réalité, ni dans la fiction. Elle vogue entre les deux espaces. Ses dessins sont un moyen d'esquiver et d'évoquer la réalité, comme Claude Simon. Pour George Simmel dans « Métaphysique de la mort » : la mort exerce sur nous une obligation de s’adapter et de se détourner. Elle a, par exemple, dessiné pour l'exposition qui clôt son stage, un portrait de Tyler et un portrait de son père. La fiction représente le désir de Caroline. Nadia Veyrié note d'ailleurs que : « La société, inadaptée face au deuil des êtres singuliers, transmet cette inadaptation, d’où une double inadaptation et une absence totale de absence de protection et de frontière ».
Tous ces supports de fiction, qui visent à colmater une brèche laissée par la disparition, sont révélateurs non seulement de la solitude, mais surtout de l'impuissance que ressentent les personnage. Claire Kebers affirme d'ailleurs que : « Le sentiment d’impuissance est souvent vécu sur le mode de la dévalorisation ou de la culpabilisation. Il est révélateur de nos limites ».
3- Des personnages voyageurs
Le deuil est donc, dans cette fiction, un voyage entre différents espaces, entre différents temps, entre différents mondes : le visible et l'invisible, le passé et le présent, le jour et la nuit, le monde des morts et le monde des vivants.
Dans l'Odyssée, lorsque Ulysse débarque sur l'île de Calypso, la nuit est déjà tombée. Cet épisode symbolise le passage d'un monde à l'autre. La nuit est le lieu commun de la mort. Dans Remember me, la nuit est propice aux révélations, mais aussi le lieu commun du drame. Dans la soirée, (mets le Dans la soirée à la fin de la phrase) ont lieu les premiers rendez-vous d'Ally et de Tyler.
Le premier soir, Tyler invite Ally au restaurant indien. Celle-ci commande son dessert avant son plat principal. Tyler, étonné, la questionne. Elle lui répond qu'elle veut profiter du meilleur, car, ne sait-on jamais qu'un astéroïde atterrisse sur le restaurant et qu'elle ne puisse pas avoir savouré le meilleur avant de mourir. Par la suite, Tyler utilisera cet argument pour la séduire.
Leur second rendez-vous se déroule chez Tyler et Adam. Tyler avait préparé un gâteau à Ally sur lequel était écrit « en cas d'astéroïde », mais Adam, ivre, en avalé une partie. Il l'a caché sous un abat-jour, comme si celui-ci était une lumière. En effet, la philosophie d'Ally, et Ally elle-même vont éclairer la vie de Tyler.
Par la suite, Ally découvre le tatouage de Tyler. Celui-ci lui confie que son frère est mort. Elle lui explique alors que sa mère l'est aussi. Puis, au cours d'un dîner qui doit en théorie précéder l'exposition de Caroline, Tyler présente Ally à son père. Cependant, son père est appelé par son cabinet sur une affaire urgente. Il ne vient pas, alors qu'il l'avait promis à Tyler. C'est aussi durant la nuit que les camarades de Caroline lui coupent les cheveux. Enfin, Ally a perdu sa mère sur le quai d'une gare, durant une soirée. À l'image d'Annie Ernaux, les personnages ne sont pas sortis de leur nuit. Ally, par exemple, refuse de prendre le métro, depuis ce jour.
Le voyage est aussi symbolisé par le métro et le train. Chez Claude Simon, le tramway est l’espace de l’entre-deux, à la fois point de départ et d’arrivée. Dans Remember me, il est aussi un espace entre deux mondes et deux époques. Suite à la tragédie qu'elle a vécue, Ally refuse de prendre le métro lors de son premier rendez-vous avec Tyler. À la fin du film, elle accepte de monter dedans. Le train symbolise dès lors le cheminement intérieur du personnage.
Maintenant que nous nous sommes intéressés à ce que sont les personnages, nous allons à présent nous centrer sur ce qu'ils ont reçu des défunts (II) et sur ce qu'ils en font (III).
II- L’héritage des défunts
Rolland Barthes, dans Le journal du deuil dit que : « je comprends mieux l’abstraction : elle est absence et douleur ou douleur de l’absence ». Ce paradoxe rend compte de la pression sociale qui étouffe les endeuillés (2), qui n'ont plus de rites sociétaux auxquels se raccrocher (1). Ils se raccrochent alors à leur héritage matériel ou culturel (3).
1- L'absence de rites sociétaux
« Les sociétés libérales présentent les signes d’une mort qui perturbe, mais qui ne se montre pas en l’état ». Comme présentée en introduction, notre société actuelle est caractérisée par l'absence de rites sociétaux.
Pourtant, les rites permettent d'intégrer la mort, mais aussi de lui donner un sens. Des sociologues tels que Durkheim s'y sont intéressés. Dans ses études Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, il présente deux types de rites. Selon lui, il y a des rites « positifs » (qui se déroulent dans contexte joyeux ou dans l'attente d’un événement heureux) et les rites « piaculaires » (qui prennent place dans un contexte de tristesse ou d'inquiétude). « Le deuil (…) c’est un devoir imposé par un groupe ». En Australie, les familles ne peuvent pas ne pas pleurer collectivement un deuil, sinon, elles témoignent leur manque d’unité et de cohésion. En ne pleurant pas, elles renoncent à être. Pleurer un mort est donc une façon de conserver une cohésion, et une identité familiale, sociale et culturelle. Philippe Ariès qualifie la mort, dans notre société, de « mort inversée » : la douleur psychologique et personnelle n’est plus prise en charge par la collectivité.
Ainsi, dans Remember me, la famille de Tyler a-t-elle instauré un rituel de commémoration, à défaut de bénéficier d'une prise en charge des collectivités. Les membres de la famille se réunissent autour de la tombe du défunt et dépose des pierres que Caroline a peintes. Le deuil permet de réunir la famille recomposée, et le rituel de donner un sens à la douleur de l'absence. Comme l'affirme Baudry : « La mort provoque la culture » : les rituels constituent la culture. « L’erreur est de penser que le deuil - affaire d’individus et d’individualités – puisse être étanche à la vie sociale, c’est-à-dire, à la vie tout court. ». Quant à Nadia Veyrié, elle pense que : « l’existence des rituels funéraires est le garant d’une humanité ».
2- Une société qui étouffe le deuil
Plus que l'absence de rites sociétaux, c'est surtout le portrait d'une société à la fois oppressante et indifférente au deuil que dresse le film. Lorsque Caroline perd ses cheveux, ni l’école, ni les autres mères ne veulent intervenir. Pour la collectivité sociale symbolisée par l'école, le drame n'a pas eu lieu entre ses murs : elle ne peut donc et ne veut donc pas donc elle ne peut et ne veut pas. L'école est un microcosme qui représente le macrocosme. Pour les autres filles, Caroline s'est coupée les cheveux toute seule. Elles n'endossent pas la responsabilité des leur acte.Elles profitent de la faiblesse de Caroline, absorbée par ses rêveries, pour l'harceler.
Lorsque Caroline revient dans sa classe, elle est accompagnée par son frère. Des filles se moquent ouvertement d'elle. Tyler les menace et détruit du matériel. Il exprime ainsi la violence de ses sentiments et des sentiments de Caroline réprimés par la société. Il est envoyé en prison, mais son père en personne le fait sortir. Il l'assure qu'il fera expulser toutes les filles qui se sont moquées de Caroline. En fait, Tyler et son père s'attribuent l'autorité de la collectivité et se rendent eux-mêmes justice. Ils ne subissent plus, ils agissent. Ils remettent ainsi en cause le système qui ne prend pas en charge la douleur.
Effectivement, l'absence de prise en charge du deuil par la collectivité n'est pas sans conséquence sur la vie sociale et psychique des personnages. Le deuil peut, par exemple, être vécu sur le mode de la culpabilité. Pour Claire Kebers, un tel deuil est pathologique.
Tyler présente toutes les caractéristiques d'un tel deuil. Obnubilé par la perte de son frère, il s'enferme dans la mort de celui-ci, à tel point qu'il refuse de vivre. Avant de connaître Ally, il n'a aucune relation stable, comme le souligne ironiquement Adam en lui proposant de créer un pack marketing à destination des filles qui (dé)couchent. Sa sœur lui fait remarquer qu'il boit beaucoup, et que son haleine mêle à la fois l'alcool et le dentifrice. Enfin, il ne veut s'engager nulle part. Lorsque Ally lui demande dans quelle filière il est, il répond qu'il n'en sait rien. Elle veut qu'il précise, mais Tyler élargit le sens de sa précédente réponse : il hésite pour tout. Il est à la fois en rébellion contre la société, et en même temps, complètement perdu sur le plan personnel. Son appartement rend compte de son intériorité : désorganisé, désordonné, peu aménagé. Tyler est, en apparence, l'opposé de son père. L'avocat semble toujours impassible, et froid, comme si le deuil ne l'avait pas touché et ne le touchait pas. Son domicile n'est jamais montré et le père ne porte que des costumes, contrairement à la mère de ses enfants, car sa vie privée semble se résumer à son travail. Le bureau est très ordonné et moderne, richement décoré, mais évidé de tout objet personnel. Ce décor rappelle celui des films de Tim Burton, dans lesquels l'univers des morts est plus vivant que celui des vivants. Autant l'appartement de Tyler semble réaliste, autant le bureau de son père paraît presque irréel tant il est impersonnel. Comme Jules, le personnage principal du Cri de Laurent Gaudé, le père de Tyler est toujours en retrait. Il incarne la société qui tait son deuil, qui l’enfouit si profond que lorsque celui-ci ressort, après toutes ces années de silence, c’est sous la forme du cri qu’il s’habille. Le cri est l'expression brute de l'émotion qui se perd dans les affres du langage. « Le cri, voix sans corps, manifeste l'invisible présence de ce qui aurait dû rester caché. » C'est une intrusion de la violence. Le cri est une rupture avec le langage. C'est l'émotion qui l'emporte sur la Raison. Le cri est donc la manifestation de la vie : « la vie n'est pas raisonnable » comme l'écrit Bobin dans La plus que vive.
D'ailleurs comme le démontre Patrick Baudry : « Dans notre société, il faudrait que chacun se débrouille dans une sorte de monologue intérieur. (…) L’élaboration du souvenir suppose la perte de l’autre, ce qui supprime un discours qui se voudrait réconfortant. » « L’imaginaire est (…) une forme d’expression qui rend obligatoire la vie en commun. (…) Dans la mise à distance culturelle de la mort se joue toute l’humanité de la vie en commun »
Dans la scène centrale du film : celle où le père de Caroline ne se présente pas à son exposition, Tyler et son père s'affrontent verbalement. Au début du film, Tyler s'était battu contre des inconnus à cause d'une situation injuste, et son père avait fait intervenir un tiers afin de le sortir de prison. Au centre du film, les points de vue se confrontent, et chacun explose. À la fin, ils sont unis et alliés autour de Caroline.
3- L' héritage
Nadia Veyrié définit l'héritage comme ce que l’on garde du défunt : des biens, des ressemblances physiques ou psychiques. C’est à travers l’héritage qu’il y a survivance. « Est-ce le résultat de la peur de l’oubli des morts ? » s'interroge-t-elle. « Qu’est-ce qui change dans l’identité d’une famille quand un membre est décédé ? ». D'ailleurs, l'héritage est pour elle étroitement lié à la notion d'identité. Le partage de l’héritage, c’est aussi le partage de l’identité du défunt. C’est une reconstruction de soi et de la famille avec ce qui n’est plus. Cet héritage désarticule l’identité de chacun, et l’identité du groupe. Finalement, l'héritage est une notion ambivalente. Comme l'écrit Nathalie Barberger, les personnages circulent : « parmi les ruines : les ruines du moi, les ruines de la présence, les ruines d'une mémoire ». L'héritage serait à la fois une richesse et une ruine. Par exemple, Tyler a hérité de la guitare de son frère, mais il n'en joue pas.
Dans Remember me, il y a deux types d'héritages : l'héritage matériel, et l'héritage culturel. À travers l'héritage des personnages, c'est tout l'héritage et les influences artistiques du long-métrage qui se déploient.
a- De la peinture aux images
Remember me est l’héritier de certaines traditions artistiques : c'est le principe d'intertextualité défini par Genette dans Palimpsestes. Tout d’abord, de nombreux dessins et beaucoup de célèbres peintures figurent dans ce long-métrage, dont le portrait d'Aman-Jean de George Seurat, collé sur la porte d'entrée de l'appartement de Tyler et d'Adam. Emile Coulter analyse que : « Nous savons qu’Aman-Jean était en train de peindre ou de dessiner pendant la séance de pose, mais son attitude fait fortement penser à Tyler écrivant son journal »...Et à Adam, lors de la dernière scène. C'est aussi ce portrait que Caroline contemple et esquisse dans la dernière scène de Remember me.
Aman-Jean était aussi un artiste : son portrait est donc une mise en abîme, et renvoie à la créativité qui compense un manque.
L’institutrice de Caroline l'a comparée à « un jeune Whistler ». Peintre du XIXème siècle, il est surtout connu comme étant le précurseur d'une esthétique moderne dans le milieu pictural américain. La musique est au centre de son œuvre, comme le témoignent les sous-titres de ses tableaux. Ses portraits sont réalistes et poétiques. Courbet l'a même un temps considéré comme son élève.
Comparer Caroline à ce peintre est une façon de le faire revivre, mais aussi, d'attacher les qualités des œuvres de Whistler à Caroline.
Enfin, un musée, le M.O.M.A. est mentionné dans le long-métrage, puis filmé.
En effet, Ally dit à Caroline que sa mère l'emmenait dans les musées. Par la suite, le père de Caroline fait de même. La transmission culturelle s'opère donc de générations en générations.
b- La comédie
L'entrée de l'une des scènes de Remember me s'effectue à travers la scène d'exposition d'un autre film : American Pie 2, que Tyler regarde au cinéma.
Suite au succès du premier, sorti en 1999, une suite a été tournée et est sortie en 2000. Cette comédie a révolutionné le genre du « Teen Movie » dans les années 2000. En effet, jusqu'à la sortie d'American Pie, les « Teen Movie » étaient pour tous les publics. L'idée des réalisateurs a été d'affirmer le contraire. Malgré certaines irrégularités sur le plan technique (dont un gobelet qui change de couleur, notamment), ce film n'en reste pas moins original pour son époque.
Adam semble d'ailleurs tout droit sorti d'un de ces longs-métrages : dans une scène, il tient même un gobelet semblable à ceux de cette comédie. Il apporte une dimension légère et drôle à cet ensemble dramatique. Comme les personnages d'American Pie, il ne pense qu'à deux choses : les filles et faire la fête. Au cours du film, la relation de Tyler et Ally change son point de vue. Lorsque qu'Ally rompt avec Tyler, c'est pourtant Adam qui frappe à sa porte et qui lui explique la sincérité de ses sentiments. Son rôle est primordial dans leur réconciliation. À la fin, il a même une petite amie.
c- Les mythes et la tragédie
Deux mythes sont cités : le mythe d'Orphée et le mythe d'Uranus. Tyler a en effet reçu de son frère un livre sur les mythes. Il l'offre par la suite à Caroline. Comme l'affirme Emilie Coulter :
« Calliopé, la Muse de la poésie héroïque, était la plus talentueuse d’entre elles. Elle avait un fils mortel du nom d’Orphée, dont le chant égalait presque en beauté celui des Muses. Lorsqu’il atteignit l’âge adulte, Orphée quitta sa mère et ses huit tantes aimantes et partit vivre en Thrace, royaume de son père, pour apporter la joie de la musique sur terre. Sa voix était si pure et si juste que les plus féroces guerriers déposaient à terre leurs épées et que les bêtes sauvages, envoûtées, se couchaient à ses pieds. Les arbres tiraient de terre leurs racines et s’approchaient de lui pour l’écouter, et même les durs rochers roulaient jusqu’à lui […] Orphée, le musicien légendaire, fut si éprouvé par la douleur suite à la mort accidentelle de son épouse, Eurydice, mordue par un serpent, qu’il osa descendre aux Enfers et charma par sa musique Hadès, Dieu du royaume des morts. Le dieu lui accorda la permission de ramener Eurydice dans le monde des vivants, mais imposa une condition : Orphée ne devait jamais se retourner pour la regarder le suivant sur le chemin du retour vers la vie. Lorsque Orphée fut sorti des profondeurs des Enfers, il se tourna alors joyeusement vers sa femme, mais il le fit trop tôt : Eurydice, lui murmurant adieu, disparut alors même que plein d’amour, il tendait vers elle ses bras, et c’est ainsi qu’il la perdit une seconde fois, et pour toujours. Orphée se mit alors à errer seul de par la terre, recherchant les lieux déserts loin des hommes, accablé de douleur mais continuant de jouer sa musique, avec pour seuls spectateurs les animaux, les roches et les arbres. Un jour, un groupe de Ménades le découvrirent et elles le tuèrent, mettant en pièces son corps. La légende dit que les Muses recueillirent les membres épars du corps d’Orphée et l’enterrèrent au pied de l’Olympe, et que depuis ce jour le chant des rossignols n’est nulle part aussi beau qu’à cet endroit. […]
J’ai toujours pensé que le choix du mythe d’Orphée, une fois de plus, était une subtile allusion à l’ombre toujours présente de Michael, le frère décédé de Tyler et Caroline. Michael, le musicien, est mort parce qu’il ne pouvait plus supporter la perte de sa musique – peut-être ce qu’il aimait le plus au monde – lorsque son père l’a forcé à renoncer à sa carrière musicale sans succès [son père l'a contraint à entrer dans son cabinet]. Mais dans cette scène, la légende d’Orphée ne se contente pas de nous rappeler Michael. Tous ses éléments les plus sombres - la perte de l’amour, la mort, la douleur, la descente aux enfers, la désolation qui s’ensuit, et la mort violente et prématurée d’Orphée, au corps atrocement saccagé – tout cela est aussi prémonitoire [ou proleptique] du sort de Tyler, de sa mort cruelle dans les tours. L’utilisation du mythe dans cette scène a une double fonction : il nous fait regarder en arrière, vers le passé (rappelant le suicide de Michael) mais il nous montre aussi l’état d’esprit actuel de Tyler et fait entrevoir, en une sombre allusion, son futur […] Comme Orphée après avoir perdu Euridyce, Tyler ne peut pas surmonter la perte de Michael ; comme Orphée, il gaspille ses dons – l’écriture, la musique, les études : il erre dans une sorte de désert personnel. Ce qu’il écrit (son journal adressé à son frère mort) ne sera jamais lu, puisque le journal ne sera jamais retrouvé par ceux qui l’ont aimé » (sic)

Le mythe d'Ouranos est aussi une métaphore :
Ouranos était le fils de Gaïa. Ils eurent ensemble plusieurs enfants, dont les titans. Ouranos les renvoya pourtant dans le sein de leur mère. « D'après Apollodore, il jeta ses enfants révoltés dans le Tartare, sombre lieu du monde souterrain, qui se trouvait aussi éloigné de la terre que la terre l'est du ciel; Si on y jetait une enclume, elle mettrait neuf jours et neuf nuits pour en atteindre le fond. Pour se venger, Gaïa persuada les Titans d'attaquer leur père et c'est ce qu'ils firent, sous la conduite de Cronos, le plus jeune des sept qu'elle arma d'une faucille de silex soigneusement aiguisée. Ils surprirent Ouranos dans son sommeil, et ce fut avec la faucille que l'impitoyable Cronos le châtra. Puis il s'emparant des organes génitaux de la main gauche, qui a toujours été depuis lors un geste de mauvais augure, et les jeta, ainsi que la faucille dans la mer près du cap Drépanon (qui signifie faucille). Des gouttes de sang s'écoulant de la blessure tombèrent sur la Terre-Mère et elle donna naissance aux trois Erinyes [Mégère, Alecto, Tisiphone, elles sont rapprochées aux furies romaines]. Les Mélies, nymphes des frênes, sont aussi nées de son sang. Lyssa, la folie furieuse, fut engendrée par le sang de Nyx et Ouranos ». Enfin, Hésiode fait naître Aphrodite de son membre mutilé, jeté dans la mère.
Le mythe d'Ouranos est une métaphore du personnage du fils (Tyler) qui veut détrôner le père. Dans la Grèce antique, il était nécessaire qu'une génération meure pour qu'une autre puisse vivre. Lorsque que Cronos s'empare du pouvoir, une nouvelle aire commence : l'âge d'or, selon Hésiode. De plus, la présence des mythes est une référence à la fatalité qui plane au-dessus de la tête du principal protagoniste. Remember me est écrit à la façon d'un mythe. Comme Œdipe, Tyler ne peut échapper à son destin. De nombreuses références à la fatalité sont dissimilées dans Remember me.
Tout d'abord, dans un des cours suivi par Tyler et Ally, le terrorisme est mentionné. Celui-ci ne semble pourtant avoir aucune incidence dans la vie des personnages. Ensuite, Ally, au cours de leur premier rendez-vous émet la possibilité qu'un astéroïde puisse leur tomber dessus. Enfin, d'autres éléments culturels ou sportifs ancrent directement la fiction dans son contexte. La mention des lieux limitrophes aux Twins Towers est aussi une annonce proleptique de la tragédie.
d- Le carnavalesque
Remember me joue sur le retournement. Dans la deuxième scène du film, Tyler prend le métro et aperçoit un clown endormi. Il tient un ballon jaune entre ses mains, et un autre sur lequel est inscrit « Happy Birthday ». Dans la scène où Caroline se fait couper les cheveux, des ballons jaunes, orange et verts sont accrochés de part et d'autre de la pièce. Sur le cadeau qu'elle tend à la mère de sa camarade, est écrit « Happy Birthday », comme l'a remarqué Emilie Coulter.
Il s'agit d'un topos littéraire et cinématographique (un lieu commun, ou cliché récurrent) : le retournement carnavalesque.
Le carnaval, initialement, est une fête qui précède le carême. L'ordre du monde est renversé : le beau est le laid, le roi est l'esclave, le masque est la Vérité... Ces dernières années, le thème du cirque est plus fortement présent sur les écrans. Il se trouve dans De l'eau pour les éléphants, la saison 4 de la série Heroes, ou même en musique dans le clip Hurt de Christina Aguilera, et la chanson Circus de Britney Spears. Le cirque est un thème qui déploie les mêmes problématiques que le topos littéraire du theatrum mundi : le monde est un théâtre/cirque, chacun y joue un rôle et est en représentation perpétuelle.
La présence du clown dès les premiers instants du récit renforce cet aspect. Il est endormi, et semble triste. Il représente les divers aspects du film : une comédie sous laquelle la tragédie sommeille. Tyler va dans cette scène fêter un anniversaire : celui de la mort de son frère. Ce moment de joie (l'anniversaire) est en fait un instant de tristesse (la mort). De plus, certains personnages sont clairement inspirés par l'esthétique du carnaval. Adam incarne le bouffon, tandis que le père est le roi. Enfin, toute cette histoire repose sur l'idée du retournement. Caroline est invitée à une fête, qui se transforme en cauchemar. Tyler veut se venger du policier mais tombe amoureux de sa fille. Le père de Caroline se montre froid et distant, mais finit par prendre personnellement en charge les problèmes que rencontre sa fille. Adam finit par trouver l'amour, alors qu'il était un éternel célibataire...Le film nous fait croire dès la première scène qu'il s'agira de traiter des drames personnels, mais sa fin est un ultime renversement, qui inscrit le drame personnel dans l'Histoire.
III- Le devoir de mémoire
Le devoir de mémoire est relatif à la construction de son histoire personnelle, mais aussi à la constitution de l'Histoire. Comme l'affirme Marou : « L'histoire est la connaissance du passé de l'humanité ». Cependant, ce long métrage met en scène une réflexion selon laquelle il est nécessaire de ne pas oublier, mais de continuer à vivre (1), car vivre est une façon faire honneur aux morts. Enfin, partager son deuil sous forme de témoignage contribue à leur rendre hommage (2).
1- Ne pas oublier
Dans sa réflexion sur l'Homme et la mort, Edgard Morin contredit la pensée d'Heiddeger. Pour Heiddeger, les frontières entre l’être et le néant s’imaginent difficilement, puisqu’elles n’existent pas. C’est la théorie du « Dasein » : le néant conditionne la réalité de l’existant. Edgar Morin rappelle que « La biologie a découvert que la mort n’était pas une fatalité de la vie organique. (…) les êtres vivants ne sont nullement heiddegeriens. La vie, ce n’est pas la mort ».
Tout l'enjeu de Remember me, traduit en français par « N'oublie jamais », se trouve dans l'étymon du titre. Remember signifie « se souvenir ». Il vient de l'ancien français « remembrer, « se souvenir ». Ce verbe ancien, issu du latin remomari, est un doublet populaire de remémorer qui l’a supplanté ». Quant à « Remember », il dénote les sens « se rappeler » ou « reconnaître », mais aussi « ne pas oublier (sens propre et figuré) », « donner de la considération », ainsi que « commémorer ». Ne pas oublier, ce n'est pas s'enfermer dans la mort de l'autre, c'est au contraire, pouvoir y repenser sans y souffrir.
Comme le souligne le témoignage de Catherine dans le livre de Marc Augé :
« Une autre façon d’inscrire la mort dans la vie, c’est de ne pas oublier. La mémoire n’est pas incompatible avec la vie. Le refus de faire mourir les autres, ceux qu’on a aimés, n’est pas un refus de la vie. Au contraire, plus les gens ont été amoureux de la vie, plus se souvenir d’eux , c’est continuer à aimer la vie. (…) Plus l’autre a été vivant, plus lui être fidèle, c’est être vivant aussi ». Marc Augé pense d'ailleurs que : « Et si, en définitive, il était nécessaire de recréer des liens authentiques, dans nos sociétés éclatées, non seulement pour affronter la mort, mais aussi pour mieux vivre ? »
2-Témoigner
Ce qui permet de sortir du deuil, c'est de le partager. Partager cette expérience permet de lui donner un sens. C'est ce qu'il se passe entre les personnages, mais aussi entre le réalisateur, l’écrivain et les spectateurs. Par la fiction, celui qui raconte témoigne ; et il transmet son témoignage à d’autres personnes.
Dans le Cri de Gaudé, le personnage, qui est un survivant, tente de faire son deuil en témoignant. Le deuil, dans la société, veut se faire taire. Jules, le protagoniste décide alors d’ériger une statue, tandis qu’Ally accepte de reprendre le train.
Le deuil d’Ally est fini : elle accepte de monter dans le train, c’est-à-dire de prendre le risque de laisser sa vie se continuer et de se finir. D'ailleurs, le train s'enfonce au loin dans la nuit, tandis que le quai est éclairé. « Gandhi disait que tout ce qu’on fait dans la vie est insignifiant mais qu'il est très important de le faire » comme le cite Tyler. En soi, prendre le train est insignifiant, mais outrepasser sa peur de la mort ne l'est pas.
En effet, penser à la mort de l'autre, c'est penser sa propre mort. Accepter la mort de l'autre est une façon d'accepter la sienne. D'ailleurs, Lévinas dit dans Totalité et Infini que la mort d’Autrui préfigure ma propre mort : Autrui se transforme alors en prochain. Le visage et le regard d’autrui sont le fondement de l’altérité. Pour Canetti dans « Le survivant », on cherche l’immortalité dans d’autres formes de survie, comme la procréation. Le témoignage est une forme de survivance.
Remember me témoigne d’un événement historique : le 11 septembre 2001. Pour toute une génération, dont la nôtre, cet attentat a frappé nos consciences. D'une part, il était surprenant, d'autre part, il était particulièrement violent. Nadia Veyrié s’interroge sur ces attentats qui ont soulevé « une émotion collective du deuil » : « pourquoi la mort de certaines stars, personnalités […] ou attentats engendrés par des terroristes […] engendre une émotion collective où les morts pour la plupart inconnus deviennent soudainement des proches ? […] l’attentat du 11 septembre 2001 a soulevé l’émotion d’un grand nombre de pays dans le monde et a provoqué une forme de deuil international ». Personne n'a oublié cet événement, il appartient à notre Histoire. Après les attentats du 11 septembre, les grosses productions cinématographiques américaines ont longuement hésité avant de terrasser New York de nouveau. Spiderman, par exemple, devait initialement se terminer sur un attentat qui visait les deux tours. Un hélicoptère aurait heureusement été intercepté par l'homme araignée. Il aurait été suspendu sur une toile entre les Twins Towers. Finalement, si dans la dernière production de Mikael Bay, Ninja Turtles, la ville de New York est fortement saccagée, c'est parce que la collectivité a réussi à faire son deuil. Sans oublier.
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En conclusion, je dirai que tout le talent du script et du réalisateur a été de nous rendre proche un inconnu, et de nous transmettre la douleur de ses proches. Le film se termine sur le regard d'Ally, qui brise ainsi « le quatrième mur ». Elle semble nous interroger, nous transmettre un message. Et nous, qu'avons-nous fait pour ne pas oublier ?
Bibliographie :
Littérature et Cinéma :
Nathalie Barberger, L’écriture du Deuil, Septentrion Presses Universitaires, Objet (coll.), Aras, 1998
Emilie Coulter, WhyIstheRumAlwaysGone (trad.), « A Diary About The Remember Me Film with Robert Pattinson : Sharing Thoughts - Regards et réflexions sur le film Remember Me avec Robert Pattinson », 24 mai 2010 consulté le 6 novembre 2014 sur http://regardssurlefilmrememberme.blogspot.fr/2010/05/greek-myths-in-remember-me-les-mythes.html
Marie Sauvion, « Remember me : fade * », Le parisien, 6 avril 2010, sur http://www.leparisien.fr/cinema/critiques-cinema/remember-me-fade-06-04-2010-876348.php
« Ouranos » consulté le 6 novembre 2014 sur http://mythologica.fr/grec/ouranos.htm
Durendal 1, « Pourquoi j'ai Raison et vous avez tort ? Transformers », youtube, 17 juillet 2014, sur https://www.youtube.com/watch?v=uTh6CbDkfBg
Linguistique :
« Remembrance » consulté le 6 novembre 2014 sur http://www.academie-francaise.fr/remembrance
« Remeber » consulté le 6 novembre 2014 sur http://www.larousse.fr/dictionnaires/anglais-francais/remember/607022
Histoire de l'Art :
Barthélémy JOBERT, « WHISTLER JAMES ABBOTT McNEILL - (1834-1903) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 6 novembre 2014. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/james-abbott-whistler/
Sociologie :
Marc Augé (dir.), La mort et moi et nous, Textuel, Le Penser-Vivre (coll.), Saint-Amand, 1995
Karine Roudeau, Ceux qui restent, une sociologie du deuil, Presses universitaires de Rennes, le sens social (coll.), Mayenne, 2012
Nadia Veyrié, Deuils et héritages confrontation à la perte du proche, Le Bord de l’eau, altérité critique (coll.), Paris 2012
Psychologie :
Claire Kebers, Mort, deuil séparation, itinéraire d’une formation, De Boeck, Comprendre (coll.), 1999
Philosophie :
Bryan Magee (dir.), Christian Molinier, Cecile Nelson, Marie-Odile Kastner, Philippe Safavi, (trad.), Histoire de la Philosophie illustrée de Socrate à nos jours 2500 ans de Philosophie occidentale, Pré aux clercs, 2000, 2001.
Josiane Papazian, Philosophie Term L, ES, S le guide ABC Bac cours et sujets, Nathan 2004
CE TEXTE A ETE RELU ET CORRIGE PAR MAGDELEINE GOUTIERRE ! MERCI :)
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